Présentation:
Samedi dernier pour la première fois j'ai vu des tableaux, dessins, affiches d'Egon Schiele. Je feuilletais en effet des livres sur l'art dans un magasin, ne sachant trop sur quelle œuvre me pencher. ET là, soudain entre les pages : Egon Schiele. Des corps froids, désarticulés rampent sur les toiles. Egon Schiele et l'angoisse se colore en vert, noir, rouge ou brun, la chair est pâle presque morte. Egon Schiele, les mains squelettiques, les corps nus. Egon Schiele fasciné par la débilité des corps et leur précarité. J'ai trouvé. Mon premier travail portera sur Egon Schiele.
Mais quelle œuvre choisir ? Une des premières avec l'influence encore fortement marquée de Gustav Klimt ? Un autoportrait parmi les très nombreux ? Un paysage ? Un nu ? J'opte pour l'un de ses autoportraits : Autoportrait nu, réalisé en 1910 avec gouache, aquarelle et mine de plomb. Actuellement l'œuvre se trouve au Graphische Sammlung Albertina à Vienne.
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Analyse:
Né en 1890, en Autriche, Schiele n'a alors que vingt ans lorsqu'il réalise cette toile. De dimension 55.8 Í 36.9 cm, ce n'est ni son premier et certainement pas son dernier autoportrait. De nombreux lui succèderont, on peut citer : Autoportrait au ventre nu (1911), Autoportrait aux avant-bras dressés (1914), Autoportrait au coude droit dressé (1914), ou encore : Double autoportrait (1915). Tous aussi étranges les uns que les autres, les autoportraits d'Egon Schiele dérangent. Quel est donc le « but » de l'artiste lorsqu'il se représente ainsi ? Que se cache t'il derrière ce trait si particulier ? J'analyserai d'abord techniquement la toile, puis tenterai de l'interpréter à ma façon.
La toile représente donc l'artiste. Il est nu, le corps quasiment décharné, dans une position étrange. Ses bras sont tordus, on dirait un pantin désarticulé se mouvant sur un fond jaune. Il n'y a aucun décor. La palette de couleurs est elle aussi très sobre : du jaune, du noir et quelques nuances de rouge et de blanc. Le trait est original, assez nerveux. On remarque aussi la disproportion des bras par rapport au reste du corps. Le cou du personnage est crispé. Son regard ? Absolument vide, même absent.
Derrière la sobriété apparente de la toile, se cache une grande interrogation. Il n'y a pas de décor et peu de couleurs, pourtant on serait tenté de dire : « Ecce Homo ». Voici l'Homme. Voici l'Homme dans toute sa réalité ! On peut supposer que le fait de ne pas peindre de décor est un choix conscient à fin de n'attribuer ni repère géographique, ni repère historique à l'œuvre. Schiele se moque bien de l'environnement dans lequel l'homme vit, il se moque des contextes politiques. Ce qui l'intéresse lui, c'est l'Homme. L'humain d'hier et d'aujourd'hui, d'aujourd'hui et de demain. Il vise l'intemporel.
En effet on serait tenté de dire que le sentiment qui habite presque toutes les toiles d'Egon Schiele est l'angoisse existentielle. Or, n'est ce pas le sentiment intemporel par excellence ? La plus grande et la première peur de l'homme face à l'infini qui l'entoure ?
Avec l'angoisse s'ajoute naturellement au tableau : la peur de la mort. La chair est pâle, le corps est nu, extrêmement maigre. Les os sont saillants et pointus. Schiele n'hésite pas à peindre le corps dans toute sa précarité et sa laideur. La forte concentration de traits sur le corps nous donne presque l'impression de le voir en transparence avec les tissus et les muscles, comme s'il voulait même nous montrer l'intérieur biologique. Cette impudeur dérangeante se retrouvera par ailleurs bien souvent dans l'œuvre d'Egon Schiele et plus particulièrement dans ses nus féminins où il n'hésitera pas à représenter les parties génitales de manière plutôt détaillée.
Mais il ne se contente pas de peindre la laideur du corps, il peint aussi son étrangeté. Ainsi dans cette toile la disproportion des bras et des mains par rapport au reste du corps, confère un caractère inhumain au personnage. Comme Baudelaire avait su quelques années auparavant montrer par les mots les limites de notre humanité et aboutir « à ces districts de l'âme où se ramifient les végétations monstrueuse de la pensée » (extrait de A rebours de J-k Huysmans) , Schiele lui aussi parvient par sa peinture à saisir les prémices de l'inhumain. De plus on remarque l'absence du regard. Peut être pour signifier, l'ignorance malheureuse de l'homme sur le « but » de l'existence. Les personnages peint par Schiele ont toujours un regard particulier : vide ou détourné (ils regardent ailleurs). Dans Autoportrait au coude droit dressé, l'étrangeté est particulièrement frappante : Le personnage a un tel regard qu'il nous apparaît comme un animal.
Il y a aussi une souffrance terrible qui se dégage de cette peinture. Tout d'abord à cause de la contorsion du corps, mais aussi par la crispation du cou et du visage. Les mains forment un autre aspect récurrent dans l'œuvre de Schiele : Elles sont souvent disproportionnées et squelettiques. Du moins c'est la partie du corps qui dans sa peinture est la plus exposée à la laideur et aux marques du temps. Or, on sait quel rôle important à la main dans la création artistique. Quel pourrait donc être la signification de leur laideur ? Je n'oserai m'avancer plus dans mon analyse.
Pour conclure. La forte présence de la mort et de l'angoisse dans la peinture d'Egon Schiele peut aussi être en partie expliquée par un évènement tragique qui marqua son adolescence : la mort de son père (qui le soutenait d'ailleurs beaucoup dans son art) en 1905, atteint alors d'une maladie mentale.